Hanna Bourdet, Alice Dauron, Martin Imler, Elsa Dagnat
Introduction
Selon l’institut Paris-Région, le territoire du plateau de Saclay compte en 2026, 31 Data centers1. En effet, ce plateau, situé dans le département de l’Essonne, situé à environ 20km au sud-est de Paris, est soumis à une grande urbanisation. Cette ancienne terre agricole accueille aujourd’hui un pôle technologique et scientifique constitué de plusieurs grandes écoles et organismes de recherche. Plus récemment, de nombreux projets d’infrastructures à grande échelle voient le jour : des Data Centers hyperscale.
Le territoire de Paris-Saclay est en effet un territoire idéal pour ce genre d’infrastructure : il est situé en banlieue parisienne, dans le bassin du Grand Paris mais se situe assez loin pour bénéficier de prix fonciers avantageux. Il est proche de grandes infrastructures électriques comme le site de Villejust, où se trouve un grand poste du réseau électrique à 400 000 volts. Y implanter un Data center permet donc d’être relié à des infrastructures électriques de qualité. Ce contexte fait que, ces dernières années, de nombreuses de ces infrastructures ont vu le jour2.

Carte de l’Observatoire des Data centers en Île-de-France, par l’institut Paris Région. Les points orange sont les Data centers en construction actuellement, les verts ceux déjà en exploitation.
Ces infrastructures, reconnues comme simples bâtiments de logistique, soulèvent cependant de nombreuses questions pour le territoire qui les accueille. En effet, l’implantation de Data centers vient perturber la vie locale en mettant en jeu des tensions diverses, qu’elles soient écologiques, environnementales, électriques, ou même sonores. Ces constructions se déploient à grande échelle et de manière très rapide, ainsi on assiste aujourd’hui à un véritable research gap3 entre leur développement massif et les connaissances sur les impacts que cela peut avoir sur les territoires d’accueil.
L’impact sonore notamment est peu documenté. En considérant le bâtiment comme un simple entrepôt, il n’est pas pris en compte le bruit que peut faire ces Data centers. Or le type et niveau de bruit a un impact important sur les populations locales, qu’elles soient humaines ou animales. Ainsi, nous avons souhaité nous placer du côté sensible des habitants de ces lieux pour rendre compte de l’évolution et des impacts que cela a pu avoir sur leur territoire.
Le bruit : du son à la nuisance sonore
L’intensité d’un son est exprimée en décibels, allant de 0 dB(A), (seuil de l’audition humaine) à environ 120 dB(A), limite supérieure des bruits usuels de notre environnement. L’OMS recommande des niveaux d’exposition sonores en dessous de 40 dB(A) la nuit et à 50-55 dB(A) de jour. Au-dessus, des troubles importants peuvent apparaître : troubles du sommeil, gêne, risques cardiovasculaires accrus, difficultés de concentration et retards dans les apprentissages. Le bruit peut en effet, à répétition, devenir une nuisance. On parle notamment de pollution sonore lorsqu’elle est néfaste pour la qualité de vie et la santé du vivant. Cette nuisance est d’ailleurs décrite dans le Code de la Santé Publique, dans l’article R1336-5 :
“Aucun bruit particulier ne doit, par sa durée, sa répétition ou son intensité, porter atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l’homme, dans un lieu public ou privé, qu’une personne en soit elle-même à l’origine ou que ce soit par l’intermédiaire d’une personne, d’une chose dont elle a la garde ou d’un animal placé sous sa responsabilité.”
Le bruit est considéré comme une nuisance tardivement dans l’histoire. C’est seulement en 1982 que le Conseil national du Bruit (CNB) est mis en place par le ministre de l’Environnement afin de lutter contre les nuisances sonores. Il est ensuite posé un premier cadre avec la loi n°92-1444 du décembre 1992, qui vise à combattre cette pollution sonore. L’imposition de normes se densifie dans les années 2000, avec l’obligation mise en place par la Commission Européenne en 2002 de réaliser des Cartographies du Bruit. Avec un début de projet en 2006, la France est très en retard dans sa cartographie stratégique du bruit, malgré la mise en place de Plans de prévention du bruit dans l’environnement (PPBE). En Île-de-France, l’Observatoire du bruit étudie et cartographie les nuisances sonores : BruitParif. Or, selon leurs dernières études, 80% des habitants d’Île-de-France seraient exposés à un bruit dépassant les recommandations de l’OMS en 20244.
Cette négligence de l’importance du bruit est cependant dangereuse. En effet, une étude de l’OMS a pu estimer qu’environ 1 million de DALYS sont perdus chaque année à cause du bruit dans les grandes villes d’Europe occidentale5. Cet indicateur, DALYS, signifie Disability-Adjusted Life-Years, soit le nombre d’années en bonne santé perdues, à cause du bruit.
Malgré ces nombreuses normes et seuils de bruit, les nuisances sonores augmentent. En effet, l’urbanisation et la densification d’infrastructures bruyantes causent une exposition simultanée à plusieurs bruits différents, ce qui élève les décibels globaux. Ainsi, pour qualifier les nuisances sonores liées à des activités industrielles, il est créé un indicateur d’émergence qui correspond à la différence de niveau de bruit en ambiant (en présence du bruit) puis avec le niveau de bruit résiduel (sans activité).

Cartographie des bruits sur le territoire à l’étude. Les principales causes de nuisances sonores sont liées au trafic sur les axes routiers et aux passages aériens. Carte de BruitParif qui centralise les cartes stratégiques de bruit disponibles dans la région Île-de-France.
En France, ces questionnements se sont majoritairement posés lors de la construction de grands axes routiers, ou encore d’aéroports. De nombreuses recherches ont alors étudié l’impact de ces infrastructures bruyantes sur leur environnement, humain ou animal. Une étude américaine montre par exemple que les chauves-souris ne peuvent plus chasser si elles sont exposées à un bruit supérieur à 61 dB(A)6. Le bruit généré par le passage des véhicules sur les axes routiers affecte également les populations d’oiseaux sur plus de 1,5 km. Ces impacts effectuent un masquage sonore : les espèces ne peuvent plus détecter leurs proies ou encore trouver des partenaires pour se reproduire7. Du côté des batraciens, leurs bruits synchronisés les rendent difficilement localisable par leurs prédateurs, or, exposés à des nuisances sonores ponctuelles, ils prennent du temps à se synchroniser à nouveau ce qui les rend sans défense8. Ainsi, le bruit anthropique impacte le paysage sonore naturel et nuit à la communication entre espèces.
Or, qu’en est-il des Data Centers ? Dans l’imaginaire collectif, un Data center est une infrastructure déshumanisée, sans bruit, un bloc de béton qui accueille en son sein des milliers de serveurs. Nous sommes donc partis enquêter pour découvrir son bruit si particulier.
État de l’art
Cette recherche se situe donc à la croisée des champs du design, de l’ethnologie et de l’écologie. Les données acoustiques mobilisées seront étudiées d’une manière sensible et qualitative. Récemment, un champ acoustique s’est beaucoup développé : c’est celui de l’éco-acoustique. Comme son nom l’indique, il mobilise l’écologie et l’acoustique, en étudiant le son comme un marqueur de la santé biologique des écosystèmes. En effet, le bruit de la faune ou de la flore est un facteur important : c’est dans son livre Printemps Silencieux9, que la scientifique Rachel Carson alertait sur une chute de la biodiversité dans les années 60. Pour qualifier le son des écosystèmes, c’est Raymond Murray Schafer, qui en 1977 développe la notion de Paysage Sonore10. Il propose d’élargir cette notion de paysage par un transfert sensoriel de la vue vers l’ouïe : le landscape devient un soundscape. Ainsi, développer une écoute sensible des bruits de ces Data-Centers sur le territoire permettrait de mettre en avant l’impact qu’ils peuvent avoir sur le paysage sonore environnant. Dans une étude de Cyprian Czaban11, qui concerne les infrastructures routières, il est mentionné un décalage entre l’intérêt croissant pour les paysages sonores et le sentiment d’impuissance lié aux applications concrètes ayant un impact sur les politiques publiques :
“La mise en valeur et la protection des paysages sonores semblent de fait difficiles par l’absence de sensibilisation à l’échelle du pays et par un manque de ressources d’aide à la gestion et à la communication sur la valeur sonore des sites protégés.”
Face à ces enjeux, en 2011, l’Observatoire du Bruit d’île-de-France, BruitParif, en association avec Acoucité, décide de créer un nouvel indicateur, plus proche du ressenti des populations pour mieux rendre compte de l’environnement sonore comme il est perçu : l’indice Harmonica12. La création de cet indice montre qu’il est important de proposer des outils sensibles permettant d’influer les politiques publiques.


L’indice de bruit Harmonica permet de différencier le bruit de fond des bruits ponctuels dans la comptabilisation des nuisances sonores.
Le rôle du design : capter des données sensibles sur la pollution sonore
Le rôle du design, ici, devient celui de restituer une expérience sensible : celle du paysage sonore du territoire de Paris-Saclay suite à l’implantation de ces Data centers. L’idée est donc d’effectuer de nombreuses prises de sons autour du Data center afin de rendre compte de son impact sonore. L’enquête qualitative sera augmentée par divers témoignages, aussi bien d’habitants que de personnes engagés dans diverses associations environnementales. Par la suite, l’objectif est de permettre de mieux visualiser ces sons pour mieux percevoir l’impact qu’ils peuvent avoir sur la vie locale. L’approche est donc double : celle d’une enquête en terrain située, puis celle d’une restitution-médiation des informations qualitatives récoltées.
Méthodologie
L’étude de terrain s’est centrée sur le territoire du plateau de Paris-Saclay, à proximité du centre de transformation de Villejust. Il a été fait le choix d’étudier plus particulièrement un Data center existant, Data4, qui est situé dans la commune de Marcoussis. Ce Data center est situé précisément en hauteur d’une grande partie de Marcoussis, et sur un plateau à proximité de la commune de Nozay. Ce site permet donc d’étudier un terrain contenant ces deux villes, toutes deux impactées par les nuisances sonores. De plus, un nouveau Data center de Data4 est en construction sur la commune de Nozay : il est donc intéressant d’étudier un territoire avant l’arrivée du nouveau Data center pour pouvoir faire une étude comparative. Le paysage sonore évoluera lorsque le nouveau Data center sera en marche.
Le territoire décrit à été découpé à l’aide d’un maillage pour réaliser les prises de son. Il a été décidé de faire les prises de sons à différentes distances d’études : 250m, 500m, 750m, 1000m. Puis, ces mesures ont été réparties de manière concentrique, afin de récupérer les ondes sonores au mieux. 10 axes différents ont été tracés sur ce cercle, donnant ainsi lieu à 40 potentielles mesures de prises de son.

Le système de maillage et les noeuds d’écoute, Carnet de Terrain
Chaque point de maillage correspond ainsi à une prise d’écoute, qui a été précisément retranscrite. Elle est constituée de deux prises de son : une prise de son d’une minute avec un micro d’enregistrement ; une prise de son d’une minute avec un téléphone et l’application Song Meter afin d’avoir le spectrogramme en direct. Chaque prise de son est enregistrée dans la main de l’écouteur, debout, à environ 1m du sol, corps orienté vers le Data center. De plus, les enregistrements sont augmentés par une prise de note dans un carnet de terrain où il est consigné la situation locale : où est réalisée la prise de son, que voit l’observateur. La prise de note inclut aussi la météorologie actuelle prise sur un téléphone : la température, l’humidité, la pression, le vent et son orientation.13 Il est retranscrit une traduction hypothétique des différents sons écoutés durant la prise de son. Enfin, un croquis et des photographies sont effectués afin de bien capter le lieu exact de la prise de son.


Retranscription d’un noeud d’écoute : d’un côté la prise de note sur le carnet de terrain, de l’autre, une photographie capturant le lieu d’écoute.
Pour finir, dû à divers empêchements, qu’ils soient environnementaux ou liés à la sécurité du Data center, tous les points inaccessibles ont été reportés et pris au plus proche, lorsque c’était possible. Il y a donc une différence entre les points absolus et les points réels où les relevés ont été effectués : il a donc été enregistré 29 prises de son sur les 40 potentielles.


(En haut) Carte des points absolus du maillage. (En bas) Carte des points réels.
Résultats et interprétations
À l’issue de l’enquête de deux jours, nous avons pu récolter 28 ambiances sonores tout autour du data center. Nous avons répertorié ces 28 enregistrements d’une minute dans un tableau, en y inscrivant également les caractéristiques de chaque son, à savoir les coordonnées GPS et l’heure de la captation, les conditions météorologiques, les bruits discernés à l’oreille durant la prise de son et une description visuelle du lieu où nous nous trouvions. Ce tableau nous a permis de déterminer les différences et les similitudes entre les enregistrements.
De cet ensemble d’enregistrements nous avons tiré plusieurs informations. D’une part, comme nous nous y attendions, le bruit du data center est conséquent, omniprésent et se diffuse jusqu’à plus de 1km aux alentours. Nous avons perçu 2 sons distincts produits par le data center. D’une part, un son plutôt aigu, donc une haute fréquence, que nous entendions le plus lorsque nous nous trouvions à proximité du site. D’une autre part, un son de fond, plus grave et sourd que nous avons continué à entendre en nous éloignant des bâtiments du site. Nous avons associé ce son de fond plus grave avec les systèmes de refroidissement et de ventilation du data center qui se trouvent sur son toit.
Par ailleurs, nous avons découvert sur place que les conditions météorologiques et en particulier le vent altèrent et impactent la diffusion de ces ondes sonores. À une même distance du data center, 2 points ne captent pas les sons du site à la même intensité selon la direction du vent.
Nous avons également constaté que le bruit du data center n’est pas le seul à occuper le paysage sonore de ce territoire. Lorsque nous préparions l’enquête de terrain, nous avions une idée assez binaire de ce qu’allait être ce paysage que l’on pensait divisé en deux parties : les sons de la nature et les sons du data center. La réalité est plus complexe car ce centre de données est entouré d’autres infrastructures sources de nuisances sonores. Les nuisances sonores du data center s’ajoutent notamment à celles du trafic aérien, du trafic routier lié à la présence de la RD35, des lignes haute-tension.
Parallèlement à cette enquête de terrain, nous avons également mené des entretiens avec plusieurs acteurs qui sont exposés au data center ou qui sont engagés dans la lutte contre ceux-ci.
(EN COURS)
- D’après l’Institut Paris Région : https://www.institutparisregion.fr/amenagement-et-territoires/observatoire-des-data-centers-en-ile-de-france/ ↩︎
- D’après l’Institut Paris Région : “Le secteur poursuit sa forte dynamique de croissance avec 159 centres en exploitation et plus de 60 projets à différents niveaux d’avancement : 21 en construction, 8 programmés, 19 en cours d’instruction et 14 à l’étude”. ↩︎
- Ou Écart de recherche en français : quelque chose d’important encore peu étudié par la communauté scientifique ↩︎
- D’après l’Observatoire du bruit BruitParif : https://www.bruitparif.fr/cartographie-air-bruit-en-ile-de-france/ ↩︎
- DUTILLEUX, Guillaume et FONTAINE, Anaïs. Bruit routier et faune sauvage. Rapport d’étude. [S. l.] : Cerema Infrastructures de Transport et Matériaux, 2015. ↩︎
- Siemers, Björn M. and Andreas Schaub. “Hunting at the highway: traffic noise reduces foraging efficiency in acoustic predators.” (2011) ↩︎
- L’impact du bruit des festivités sonores sur les milieux et le vivant (humain et biodiversité), Sollicitation parlementaire par les associations La Nature En Ville et les Résidents de Sainte-Foix et de la Prévalaye à RENNES, 2023
↩︎ - Bernie Krause: The voice of the natural world | TED Talk [en ligne]. [s. d.][consulté le 12 octobre 2026]. Disponible à : <URL : https://www.ted.com/talks/bernie_krause_the_voice_of_the_natural_world> ↩︎
- Titre original : Silent Spring, Rachel Carson, 1962 ↩︎
- Le Paysage sonore : le monde comme musique, Murray Schafer, 2010 ↩︎
- CZABAN, Cyprian et al. Les paysages sonores : un patrimoine naturel méconnu [en ligne]. 9 avril 2026[consulté le 9 octobre 2026]. DOI 10.64628/AAK.agh7xkqqe. ↩︎
- https://www.bruitparif.fr/l-indice-harmonica/ ↩︎
- En effet, tous ces paramètres météorologiques influent beaucoup sur la diffusion des ondes sonores dans l’air et donc la perception du bruit. ↩︎